Jamais assez
Nouvelle
Assise sur ces chaises pliantes, qui ne sont jamais confortables. Mon regard est dans le vide, attendant que le temps passe. Nous sommes tous réunis dans cette grande pièce, dont les plafonds sont si hauts que même un géant ne les atteindrait pas. Attendant tous en cercle, avec au milieu une grande table. Les murs sont d’une couleur jaune, sûrement pour donner encore plus de lumière à cette pièce. Ici, il n’y a pas de couleur sombre. Comme pour prévenir, que l’on ne peut pas sombrer. En même temps, quand on est là, c’est que l’on est déjà au fond non ?
Nous sommes une dizaine dans ce groupe, ici pour surmonter nos traumatismes ou battre la dépression ou des monstres. Tel que l’alcool, la drogue, la dépendance, les maladies mentales. Je suis ici pour une dépression sévère, enfin, c’est ce qu’ils m’ont dit. Moi qui ne voulais pas me retrouver enfermer, ils ont trouvé cette alternative. Un hôpital de jour. Même si ça me pèse, je n’ai pas dit non. Je ne dis jamais non. Je suis simplement ce que l’on me dit de faire, tel un bon petit soldat.
C’est fou de se dire que ces inconnues, connaissent mes pires secrets. Ma part sombre, que je cache à tout le monde. Eux, savent tout de moi. Cette relation me paraît toujours assez étrange. Nous nous connaissons, sans vraiment nous connaître.
Tous les lundis, mercredis et vendredis, nous faisons un groupe de parole. Un pour commencer la semaine, un pour parler d’une thématique, un pour le début du week-end. Il faut savoir, que parler de ce que je ressens devant les autres ce n’est franchement pas mon truc. Je n’arrive déjà pas à le faire devant une personne, alors une dizaine. Devoir se mettre à nu, ce n’est pas moi. Parler tout court est difficile, je n’ai jamais su le faire. C’est comme bloquer dans ma gorge, aucun son ne sort. Quand les regards se fixent sur moi, c’est encore pire. Je me demande toujours si ce que j’ai dit est bon, ou si cela n’a rien à voir. Alors généralement, le mercredi j’essaye d’en dire le moins possible.
Léna, tu n’as encore rien dit lors de cette séance, me rappelle la psychologue.
C’est juste que je n’ai rien à dire. Une phrase que je répète souvent depuis l’enfance.
Pourtant, nous avons tous des choses à dire, me pousse-t-elle, prends ta place.
C’est quelque chose qu’elle me dit souvent, prendre ma place. Mais à vrai dire, je ne sais même pas ce que cela veut dire. Est-ce que le fait de ne pas parler veut dire que je ne prends pas ma place ? Parce que parler n’est pas mon fort et ne l’a jamais été. Est-ce ma faute pour autant ? Je sais qu’elle veut bien faire, qu’elle veut m’aider, peut-être même me pousser. Mais je n’aime pas la façon dont elle a fait les choses. Je vois à son regard qu’elle est déçu, une moue réprobatrice. Ces derniers temps, je la vois souvent aussi chez les gens que j’aime. Et je ne sais jamais quoi en faire.
Il va falloir que tu avances Léna, tu le sais, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête pour unique réponse.
Je sais que le fait de parler peut aider à se libérer. Mais j’ai déjà du mal à faire face à mes propres pensées, alors les montrer en même temps aux autres n’est pas des plus faciles. Je ne me dévoile pas en un claquement de doigts. Il faut du temps, bien plus que quelques semaines. Je sais que cela fait déjà un mois que je suis ici, qu’il n’y a pas vraiment d’évolution. Mais je n’y arrive pas, ce n’est tout simplement pas la manière dont je fonctionne. Et en même temps, je dois faire face à toute la peine, la colère, la tristesse de ce groupe. J’avale chaque émotion, chaque colère, chaque larme. J’enfuie tout ça au fond de moi, sans oublier mes propres affections. Comment dois-je faire pour gérer tout ceci ? Comment font les autres ?
Toute ma vie, j’ai été celle que vous vouliez. Quand on me disait que je ne participais pas assez, je me suis mise à lever la main dès que je pouvais. Quand on me disait que j’en faisais trop, je me faisais plus petite. Quand on me disait que j’étais bizarre, j’essayais d’être la plus normale possible. Pourquoi ne savez-vous juste pas apprécier la personne que je suis ? Pourquoi est-ce que cela est trop dur pour vous ? Ces gens qui m’entourent, avec qui je passe la plupart de mes journées. Je ne les connais pas vraiment au fond. Qui me dit qu’ils n’utiliseront pas ça contre moi, qui me dit s’ils comprennent vraiment ce que je vis. Parce que même avec eux, je sens un décalage. Je ne suis pas comme eux. Et on me dira encore, « mais où est ta place dans tout ceci ? » Je dirais tout simplement que je ne sais pas, que je ne l’ai jamais vraiment su. Que peut-être si vous me laissiez être celle que je suis, sans me rabrouer toutes les minutes. Je le saurais. Mais pour cela, il faudrait me laisser respirer.
Avant de partir, la psychologue me prend à part.
Léna, j’aimerais qu’au prochain groupe tu essayes de dire quelque chose. Je ne te demande pas de parler toute l’heure, mais juste un peu, d’accord ?
Moui, d’accord. Dis-je en baissant la tête.
Tout le reste de la semaine, je n’ai fait qu’y penser. Me sentant petite et insuffisante, pourquoi on ne peut juste pas m’accepter ? Pourquoi faire tout ce que les autres veulent, pourquoi ce que je veux n’est jamais assez ? Peut-être que si vous me laissez l’espace pour, je pourrais enfin respirer. Et prendre la place qui m’est dû. Me réprimander sans arrêt, ne me donne pas envie de me dévoiler.
Le mercredi suivant, arriva à une vitesse extrême. Avec lui, le groupe de parole que je redoutais tant. Aujourd’hui, nous avons un nouveau sujet. Les émotions. Alors, au bout d’un moment, je lève la main. Et je me mets à débiter, tout ce que je pense. Sauf que même moi, je ne sais pas ce que je dis. Je lâche tout, sans penser à si je suis dans le bon ou non. À la fin, je reprends mon souffle. Comme si je m’étais arrêté de respirer depuis que j’avais commencé à parler. Je vois le sourire de la psychologue, comme si elle avait réussi à débloquer quelque chose.
C’est super Léna, merci pour ton intervention. Me répond-elle avec un grand sourire. Contente d’elle, qu’elle est réussit à m’ouvrir au groupe.
Tandis que moi, je me sens mal à l’aise de ce que j’ai fait. Pas heureuse, parce que je sais que ce n’est pas celle que je suis. Affligée, qu’encore une fois je ne suis juste pas assez. Cela confirme simplement ce que je pensais. Alors, j’espère qu’un jour, je ne ressentirais plus jamais ça. Et si ça pouvait être plus ou moins proche, cela m’arrangerait. Qui sais, je me sentirais enfin là où je devrais être, être enfin celle que je suis.
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